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[Classique] Quand La Fonky Family et Less du Neuf crient « Nique le monopole des grands » !

image fonky family less du neuf nique le monople des grands

Un des grands moments de l’Histoire du rap en France a eu lieu à la fin des années 90, quand la radio Générations 88.2,  concurrente de Skyrock à l’époque sur le créneau rap, a commencer à devenir une place qui compte dans le rap français. La radio fondée en 1992 était un truc d’initiés, mais elle a contribué à propager la folie du rap un peu partout en région parisienne. Notamment grâce à ses grandes sessions freestyles devenues aujourd’hui légendaires.

Le concept était assez simple : on réunissait des rappeurs qui ne se connaissaient parfois pas du tout (et parfois se connaissaient très bien, comme lors des légendaires freestyles de l’écurie Time Bomb avec Pit Baccardi, Oxmo Puccino, les X-Men, Lunatic, Hi-Fi, Jedi, etc…) en les faisant rapper sur des instrus qu’ils ne maîtrisaient pas. Souvent, celles des hits du moment : on retrouvait donc Le Rat Luciano qui rappait sur du Jay-Z ou du Nas, par exemple. Les freestyles contenaient souvent des paroles déja utilisées pour des morceaux précédents, mais ça n’était pas grave : les MCs faisaient découvrir leurs textes, et ils mettaient en avant leur côté « tout-terrain ». Et ça renforçait à la fois l’esprit de compétition et l’esprit de famille du rap français.

Et parfois, les rappeurs se mettaient d’accord pour écrire des morceaux inédits spécialement pour ces freestyles. Comme le morceau « Nique le monopole des grands », où sont réunis Less du neuf et la Fonky Family. Deux groupes assez emblématiques de l’époque, qui se sont rencontrés à Générations en 1997. Le morceau n’a pas été interprété dans son intégralité à la radio, mais Le Rat Luciano et Kimto Vasquez (membre de Less du Neuf) ont rappé les leurs séparément en 1997. C’est lors de ces sessions freestyles radio qu’ils ont écrit le morceau, qui n’est sorti en version CD qu’en 1999 sur la compilation « Collectif Rap 2 » de DJ Abdel et DJ Djel. Plongée das cette connexion Paris / Marseille qui n’est pas si fréquente pour l’époque.

L’esprit freestyle francophone

Ce freestyle prend donc la forme d’un gros posse cut entre un crew venu du Val Fleury, dans le 92, et un autre venu de la cité phocéenne. Des collaborations qui commencent à peine à se multiplier à l’époque, après de longues années de rivalités non assumées entre NTM et IAM. Heureusement, deux DJ emblématiques des scènes parisienne set marseillaises ont œuvré pour le rapprochement des rappeurs des deux villes/ D’un côté, on a DJ Abdel, venu du 92, qui a travaillé avec énormément de MCs parisiens et a donc un bon carnet d’adresses. De l’autre on a Pone, DJ attitré de la Fonky Family, dont l’avant-gardisme dans la production des instru force l’admiration.

A cette époque (97 à 99), ni Less du Neuf, ni la Fonky Family ne sont des stars du rap. Less de Neuf ne le seront d’ailleurs jamais, tandis que la Fonky Family explosera avec la sortie de ses deux albums successifs et de sa tournée. Et du coup, ils ont les crocs, prêts à déchirer tous les micros qu’on leur tend. Ca se sent dès le début avec le couplet de Kimto Vasquez : « Dans l’genre graine de star, vla d’la mauvaise herbe, faut qu’ça’t’foute la gerbe pour qu’tu digères pigé ? ». On sent bien la patte freestyle, des assonances, beaucoup de technique, le tout organisé de manière un peu approximative, mais pas grave : on voit où il veut en venir. En faisant référence à « Graine de Star », une émission de jeunes talents animée par Ardisson, et à la gerbe, Kimto veut que le show-business et le star-système soit associé à du dégoût dans nos esprits, et ça marche.

Le tout, avec des structures de phrases assez folles : « t’as mis la charrue avant les boeufs et les boeufs niquent la charrue pour mes frères, dans les yeux on sait de quoi on parle ». T’as voulu aller trop vite, tu t’es pris pour une star, mais la réalité t’as rattrapé. Transposé au rap, ou à la musique en général, ça donne des : t’as bien donné ton cul à la télé, avec ta variété toute mièvre sans messages, donc tu prends le risque de te faire déloger par des « clandos » venus pour mettre à terre ce système. Le tout avec une grammaire et des structures de phrase qui sont très loin de celles de la langue française en général. Même dans un album de rap, à l’époque, on essaye d’y mettre les formes, pour pouvoir être compris un minimum par les autres, initiés ou non. Ici, Kimto est en roue libre, et il a bien l’intention de mettre un bon bordel dans l’industrie de la chanson avec son disque.

Nique le show-business

On va arriver à une des thématiques les plus chères de la Fonky Family, et du rap français en général, même si, avec « La Résistance », la FF incarnait parfaitement ce côté rebelle de la musique français, qui se tient en opposition frontale avec toutes les stars du moment. La Fonky Family a toujours clamé vouloir prendre énormément d’oseille grâce à sa musique, mais en rejetant complètement les codes du showbiz. Parce qu’ils rappent l’urgence de leurs vies, il est nécessaire pour eux que l’argent arrive vite, sinon ils retourneront « estanquer » dans la rue. Don Choa symbolise d’ailleurs très bien tout ça : « Par le bordel bercé, on a pas l’choix faut percer, j’ai prêté serment sur l’honneur par le sang et les larmes versées ».

Régulièrement, les rappeurs font référence à de grands insolents célèbres en France : « des mots qui niquent comme feu Coluche ». Leur but c’est qu’on se souvienne d’eux comme des empêcheurs de tourner en rond, des emmerdeurs, qui visent juste, comme Coluche. Le refrain même est presque une déclaration de guerre à l’industrie musicale, et même au rap lui-même, qui commence à avoir ses propres stars alors même que des centaines de frères rappeurs sont encore en train de dealer dans la rue pour se nourrir :  » Bandos, clandos, rataclans, nique le monopole des grands, les choses vont changer, faut qu’on soit plus à manger ». Et ils inventent même des mots pour se désigner eux-mêmes, comme « rataclan », avec cette idée de rat et de clan : le rappeur est un rat des villes qui représente pour son clan.

Un esprit de clan toujours aussi important :  » J’envoie la sauce, Kimto et Jeap couvrent mes arrières, défouraillez si ça sent le roussi pour mon derrière », rappe Sat, juste après avoir dit « Quitte à s’en sortir autant qu’ça se fasse vite ». Il sait qu’il sen sortira grâce au rap, mais il en a marre d’attendre, à cause du monopole des grands qui prennent toute l’attention de l’industrie. « Avant d’finir macabé, j’veux les mains copieusement endiamantées, et monter de grade, marre de patienter, mais niente », rappe Luciano juste après. Toujours aussi bon dans la rime, lui aussi dis qu’il attend l’argent de la SACEM, depuis le temps qu’il démonte des micros.

Bref, vous l’aurez compris : rejet des codes de l’industrie, revendication de richesses bien méritées, tant ils ont vécu la merde dans la rue et se sont battus pour s’en sortir. Le tout saupoudré de tacles envers le star système, d’affirmation de son appartenance à la classe des « pauvres » ( « ça va en chier pour les nantis »), on retrouve beaucoup d’éléments qui ont structuré le rap de la Fonky Family. Et finalement, qui ont structuré tout le rap français, en particulier sa frange indé et underground, dans leurs rapports à l’industrie et aux médias. Et plus que ça, ce morceau est vraiment le reflet d’une mentalité particulière à ce moment du rap français, avec ses grands freestyles « table ronde ».

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