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[Chronique] Joyeux Anniversaire à Immortal Technique !

image immortal technique 40 ans anniversaire
Immortal Technique en 2016.

Le rap game est une compétition,vous l’aurez compris. Et comme toutes les compet’, le rap est cruel. Cruel, car l’Histoire ne retient pas, ou très peu, les perdants magnifiques, les seconds couteaux, et les gens se souviennent bien plus des vainqueurs ou des stars que des autres qui demeurent dans l’ombre. Tout le monde aime et adore Zidane, mais qui se rappelle de Guivarc’h, ou Boghossian ? Pour revenir au rap, on se souvient tous de Nas, de Biggie, de Guru, mais qui se rappelle vraiment d’Immortal Technique ?

Le rappeur qui a grandit entre Lima, au Pérou, puis Harlem, n’est pourtant pas un inconnu total. A vrai dire, il aura fait deux gros hits, dont un devenu classique, et ses deux premiers albums ont été ultra-salués outre-Atlantique. Mais voilà,  »I-T » est une forte tête, il est attaché à rester indépendant et très loin des médias et des maisons de disques, pour garder la main sur sa direction artistique. Du coup, il s’est coupé de la compétition à proprement parler, car personne ne peut devenir le Roi du jeu sans l’aide des maisons de disques ou sans promo.

Mais en faisant ça, il incarne à merveille le résistant, un rôle très apprécié dans le rap, où ceux qui ont fait leurs armes en indé gagnent des points de respectabilité. D’autant plus que Immortal Technique avait déjà fermé quelques bouches lors de ses nombreuses victoires en Battle sur les scènes de la côte Est. C’est avec cet argent qu’il va commencer à produire sa musique, un rap engagé, vindicatif, dénonciateur de vrais problèmes sociétaux, n’hésitant pas à affirmer que ce sont les politiciens américains qui ont causé les attentats du 11 septembre (directement ou indirectement, on n’est pas sûrs de l’interprétation). Bref, un personnage atypique, avec quelques tueries au compteur. Et pour ses 40 ans, on a décidé de revenir sur l’une d’entre elles,  »Dance with the Devil ».

Une baffe musicale

On va déjà commencer par ce qu’il y a de plus évident dans ce classique : la mélodie, l’instrumentale, et l’ambiance générale que ça produit. Car cette superposition de sample signée par 44 Caliber démontre toute l’étendue du savoir-faire et de la culture des beatmakers de l’époque, qui récupéraient des échantillons de quelques notes, quelques mots, pour en faire des instru de plusieurs minutes, ou des refrains. Là, il s’agit d’abord et avant tout d’un sample de Henry Mancini, quelques notes de son thème musical pour le film  »Love Story », un film d’amour sorti en 1970, 30 ans avant la fabrication du morceau d’Immortal Technique.

Par dessus, il rajoute un sample de Mobb Deep, le célèbre  »I’m Fallin and I can’t turn back » de  »Survival of the Fittest ». Il y rajoute l’inévitable touche funk, avec quelques mots issus du tube funk de Lyn Collins,  »Think », et même quelques notes d’une Sonate de Bach à la fin du morceau. Avec cette diversité d’influences, le beatmaker va produire une instrumentale dont on ne peut pas négliger l’apport sur le morceau, tellement il est énorme.

Mais l’instru n’est pas le seul paramètre musical à prendre en compte. La voix, le flow, la diction jouent également beaucoup. Et ici, la manière de rapper d’Immortal Technique est parfaitement adaptée à la mélodie : désenchantée, mélancolique, déprimée, amère. La diction est très claire, peu de mots mâchés, pour qu’on comprenne bien ce que le rappeur veut passer comme message. Et le message est important, comme on va le voir juste après.

Immortal Technique, un des MCs les plus engagés

Car c’est dans son discours que le rappeur se distingue des autres. Le fait d’être en indépendance totale lui permet d’ouvrir bien grand sa bouche et dire tout ce qui lui passe par la tête. Heureusement, Immortal Technique est un fin observateur du monde moderne, comme tous les rappeurs conscients de l’époque, capables d’exemplifier la misère, ou un travers de la société capitaliste (ici, l’appât du gain, entre autres) de manière très imagée et détaillée, très visuelle, sensitive, à l’image des romanciers réalistes. Ici, le rappeur nous raconte la vie de William, jeune renoi du ghetto dont le seul rêve est de faire un million de dollars, et d’être le plus gros thug que le monde ait connu. Vivre la  »vie de rêve » à la Tony Montana en somme. Ou eut-être même plus à la Sosa, pour les vrais qui savent… Le concept même du morceau est un grand tacle envoyé au gangsta rap, produit par excellence de l’industrie capitaliste, qui véhicule une image de mec dur, sans émotions, prêt aux pires choses pour de l’argent, et avec un sens aïgu du respect, sans avoir soi-même aucun respect pour rien.

Le jeune William est donc à la recherche du  »money & fame » cher aux gangsta rappeurs, comme beaucoup d’autres jeunes des USA. William commence à faire des petits délits comme de la vente d’herbe, des vols, mais fini par se faire attraper et il balance ceux pour qui il travaille. L’étiquette de balance collée au front, William veut encore plus monter au monde que c’est un dur, il y est encore plus déterminé qu’avant. Un état d’esprit qu’Immortal Technique explique par les dérives du capitalisme, qui fait que les enfants préfèrent quitter l’école pour s’enrichir avec la drogue plutôt qu’investir dans leur esprit, et donc dans leur avenir. William recommence donc à dealer et braquer, avec cette fois ‘l’envie d’amasser plus, en passant à la coke, évidemment. Il rentre en contact avec des membres de gang, leur fait du cinéma, se fait passer pour un dur, et les gangsters décident de le tester en lui faisant violer une fille…

Le troisième couplet est le moment trash du morceau, Immortal Technique nous raconte précisément ce viol en réunion, du moment où ils kidnappent la fille dans la rue, jusqu’au moment où les mecs demandent à William de la tuer, car elle pourrait balancer. A ce moment, la femme pleure, alors qu’elle avait relativement silencieuse pendant le viol, et William se rend compte de toute l’horreur de ce qu’il vient de faire, et de ce qu’il est encore en train de faire (pointer son arme sur sa tête). A ce moment là, il se sent vide, entièrement vide. Son âme s’est déjà envolée, il pense à sa mère qui faisait des heures supplémentaires pour li payer l’école, et à lui qui fini dans un viol en réunion, sur le point de commettre son premier meurtre.

Bien avant tout le monde, Immortal Technique avait perçu la menace que pouvait faire peser le gangsta rap sur la société, et il avait surtout perçu que les premières victimes de ce  »marketing de la violence » lancé par le capitalisme étaient les jeunes pauvres des ghettos. Ces jeunes sont ceux qui ont le plus tendance à « danser avec le diable », puisque c’est ici de ça qu’il s’agit. Ce diable, c’est l’avidité personnifiée, trait de caractère aujourd’hui presque sanctifié dans notre société capitaliste. Cette avidité qui, si on l’écoute trop, vous force à faire des choses immondes qui vous videront de votre âme, vous enlèveront le statut d’être humain. Le Diable d’Immortal Technique change votre cœur en glace et vous lui appartenez à tout jamais. Un message toujours d’actualité, peut-être même encore plus qu’à l’époque, car aucun des travers dénoncés ici n’ont évidemment été soignés.

A 40 ans, le rappeur Americano-Péruvien demeure plus Immortal que jamais, grâce à ce classique au message lourd de sens. Joyeux anniversaire à lui !

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