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Rebirth : l’acte incompris de Lil Wayne, ce rappeur qui rêvait de devenir rockstar

Lil Wayne Rebirth Chronique dis ans

Il y a dix ans, Lil Wayne sortait Rebirth, un album entre rap et rock, dont l’audace incontestable n’a malheureusement pas su convaincre à l’époque. Retour sur un disque aussi révolutionnaire qu’incompris.

Clivant par nature, le mélange des genres est toujours un pari risqué en musique. Cela n’a pas pour autant effrayé Lil Wayne, qui s’est empressé de suivre les traces des Beastie Boys et de Fall Out Boy. Le 2 février 2010, il nous offre Rebirth, un album sur lequel il posait son flow codéiné et lourdement autotuné sur des intrus rock.

Pour comprendre ce qui a poussé le vétéran de La Nouvelle-Orléans à entreprendre de telles expérimentations musicales, il faut se rappeler ce qu’il représentait à l’aube de la décennie. En 2008, c’est la sortie de son sixième album Tha Carter III. Au-delà du fait que ce projet soit encore considéré aujourd’hui comme sa pièce maîtresse, il est surtout celui qui a placé Weezy au sommet du rap game à l’époque. Une suprématie qui l’a carrément poussé à s’autoproclamer « Best rapper alive ».

Comprenez qu’il y a dix ans, l’aura de Lil Wayne et celle de son label Young Money étaient si étincelantes qu’il pouvait se permettre de concrétiser n’importe quelle idée, aussi farfelue soit-elle, par l’unique force de sa volonté. Ses ambitions avec ce projet entre rap et rock étaient claires : s’il était déjà une rockstar au sens figuré, il allait en devenir une au sens propre.

Faux-départ

Malheureusement, bien que Rebirth est loin d’avoir été un échec commercial (No 2 du Billboard et disque d’or aux US), le public et les critiques n’ont pas vraiment adhéré à sa proposition hybride. Pour illustrer ce rejet massif, il suffit de se pencher sur les notes de l’opus récoltées sur Metacritic : une moyenne de 37/100, soit la pire de toute la carrière du rappeur. A l’époque, la presse spécialisée, autant que les auditeurs, n’a pas été tendre avec lui. On peut citer par exemple l’avis du Time qui a qualifié l’opus comme « l’un des pires albums de l’année sorti jusqu’à présent ».

Si Rolling Stone a jugé les « goûts en matière de rock » de Wayne « très discutables », ce n’est rien comparé aux mots utilisés par David Jeffries, le journaliste d’Allmusic qui compare le son de l’album à un « alésage bruyant à ignorer ». D’autres publications comme The A.V Club ont considéré ce disque comme « un cliché et une parodie exagérée d’un album de rock ». Bref, vous avez compris l’idée.

En y réfléchissant, il y a une raison principale à cette réticence. Malgré le succès tonitruent du hit « Let It Rock » avec Kevin Rudolf en 2008, personne ne s’attendait à voir Lil Wayne pousser si loin son contre-pied artistique vers le rock. Les fans de hip-hop voulaient qu’il rappe et les fans de rock ne voulaient surtout pas qu’un rappeur vienne marcher sur leurs plate-bandes. Cette hostilité mutuelle entre les deux genres s’est d’ailleurs retrouvée récemment au travers le flop de sa tournée commune avec Blink-182. L’humanité et son hostilité naturelle à toute forme de changement, vous savez ?

En sortant un album aussi clivant que Rebirth, sans doute que Lil Wayne s’attendait à recevoir des foudres de toutes part. Mais au final, il n’en avait rien à foutre. Fièrement affalé sur son canapé la guitare à la main, le rappeur a fait ce qu’il a voulu et a concrétisé sa vision.

La renaissance par le rock

L’idée derrière Rebirth est simple. Elle représente l’expression sans limite d’un artiste au sommet de son art, qui ne désirait alors qu’une seule chose : toucher les étoiles en se lançant un nouveau défi. Son challenge sera donc de mettre son flow plus que jamais autotuné aux services d’instrumentales composées majoritairement de riffs de guitares électriques et de batteries grondantes.

Pour cuisiner sa nouvelle recette, il est intéressant de noter que Lil Wayne s’est entouré de véritables musiciens parmi lesquels Travis Barker, le batteur du célèbre groupe Blink-182 et Kévin Rudlof. Weezy lui-même nous surprend à gratter les cordes sur les morceaux « On Fire » et « Da Da Da ».

Cependant, on ne peut que constater que la majorité des producteurs sollicités vient du milieu hip-hop. Et c’est peut-être justement là où le projet pèche fondamentalement. En effet, certains d’entres eux, à l’image de Streetrunner, DJ Infamous ou Cool & Dre ont parfois du mal à s’éloigner des codes de leur musique. Résultat, ils adoptent une approche hip-hop pour composer des morceaux rock et ont le cul entre deux chaises. Choix délibéré ou aveu de faiblesse face à la difficulté d’assumer pleinement une direction artistique stricte ? Chacun se fera son idée.

Le morceau révélateur de ce décalage de genres est sans aucun doute « On Fire ». Un sample du classique du rock de Amy Holland « She On Fire », extrait de la BO de Scarface ? L’idée sur le papier en jette, mais le résultat est mitigé, à raison qu’il n’a satisfait ni les fans de rap, ni les fans de rock.

A l’inverse, le single « Drop The World », en collaboration avec Eminem, a beau être le titre qui correspond le moins à la ligne directrice du projet, c’est aussi celui dont tout le monde se souvient. Il y a deux raisons à cela : d’une part parce qu’en sonnant intégralement « rap », il est plus proche de ce que le public connaît de Lil Wayne. D’autre part, parce que le couplet du rappeur de Détroit reste encore aujourd’hui celui qui illustre le mieux sa transition entre les périodes Relapse et Recovery.

Bien entendu, il a des exceptions. On ne peut effectivement pas nier les prouesses de J.U.S.T.I.C.E League aux machines. Habitués à composer des gros bangers dirty south et de la « cigar music » pour Rick Ross et ses confrères, les producteurs de Tampa en Floride réussissent brillamment leur transition vers le rock. « Knockout » est encore à ce jour la collaboration la plus réussie entre Lil Wayne et Nicki Minaj.

Avec le recul, Rebirth de Lil Wayne mérite-t-il encore toutes les critiques acerbes dont il a fait l’objet ? Non assurément. A l’inverse, beaucoup devraient revoir leur jugement et se replonger dedans. La musique n’a peut-être pas mis tout le monde d’accord, mais Lil Wayne brille sur cet album par son storytelling. Des morceaux comme « Prom Queen » et « Paradise » en sont la preuve.

A certains moments également, on sent que le rappeur se sert de l’énergie de sa musique pour faire sortir toutes les émotions négatives qui pèsent sur son cœur. Plus qu’un outil d’exaltation de sa liberté artistique, le rock apparaît alors pour Lil Tunechi, comme un moyen d’exorciser ses vieux démons. La sincérité, la désolation et l’émotion profonde de l’artiste se ressentent plus d’une fois dans sa voix, tout particulièrement sur les titres « Runnin' », « Die For You » et « Paradise ».

Rebirth de Lil Wayne, un album avant-gardiste

Que l’on aime ou pas Rebirth, Lil Wayne est parvenu avec ce disque, à proposer quelque chose d’audacieux et nouveau, à une époque ou le hip-hop mainstream tendait vers la pop. Laisser libre-court à sa créativité tout en s’affranchissant des tendances d’une industrie déjà bien aseptisée, peu d’artistes auraient osé prendre ce risque. Lui l’a fait.

C’est cela la malédiction des œuvres avant-gardistes. Souvent décriées et incomprises à leur sortie, le temps finit heureusement par leur rendre justice. Dix ans plus tard, force est de constater que Rebirth a incontestablement marqué son époque, et inspiré l’évolution d’une frange entière du rap de la décennie suivante. Cet album révolutionnaire entre rap et rock a permis l’effacement progressif des frontières de genre.

Il n’y a qu’à voir : depuis les années 2010, combien sont les artistes à avoir mélangé les styles ? Les « Soundcloud rappers » sont la meilleure illustration de cet

Des artistes comme Lil Uzi Vert, Lil Peep, Juice WRLD, Post Malone, 6ix9ine, XXXTentacion et tant d’autres n’auraient jamais existé sans les premières briques posées par Weezy. Bien plus que son nom, Lil Wayne avec Rebirth, leur a légué les armes pour proposer une musique décomplexée et libérée de tout carcan. Cet héritage se retrouve également sur scène, lorsque l’on constate l’énergie « rock ‘n roll » dont font preuve certains jeunes MC en live.

Une décennie après Lil Wayne, c’est Kendrick Lamar qui s’apprête à reprendre le flambeau et tenter une renaissance artistique par le rock. Au sommet de son art comme son homologue en son temps, le rappeur de Compton a à son tour affiché ses ambitions de devenir une rockstar. S’il s’inspire de l’audace de son aîné et que son futur album rock fait mouche, cela voudra dire une chose : que le monde n’était pas prêt et que Dwayne Michael Carter Jr était en avance sur son temps.

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