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[Classique] : Quand Salif écrivait l’hymne des “Ghetto Youth”

Fermez les yeux, et essayez d’imaginer la voix et les textes de Salif sur des instrus de bangers trap violents de 2018. Un cocktail qui aurait toutes les chances de cartonner aujourd’hui et de décrocher les disques d’or et de platine qu’il n’a jamais eu (en solo) à son époque. La faute sans doute à un rap trop hardcore, et peut-être aussi à une volonté de sa part de ne pas toujours faire beaucoup de promo autour de ses albums. Tout avait pourtant commencé de la meilleure des manières pour le Boulonnais : avec son pote EXS, ils sont repérés par Zoxea, puis sortent des mixtapes avant de rencontrer NTM sur la tournée de Zox’.

Ils signent alors sur le label de Kool Shen, IV My People, puis Salif sort son premier disque, un classique : “Tous Ensemble, chacun pour soi”. Puis Salif s’en va sur Neochrome, sentant que le label de Kool Shen est un peu en perte de vitesse après l’échec de 2005.  C’est alors que Salif va remettre le bleu de chauffe, pour revenir avec un album plus sombre et plus racailleux que jamais : “Boulogne Boy”, en 2007. Un des disques les plus caillera de l’histoire du rap français. Le projet contient quelques pépites, notamment le single du même nom, mais surtout le titre devenu plus tard un vrai classique du genre : “Ghetto Youth”.

Le Salif des années 2000 a toujours mis un point d’honneur à rapper pour son coin, à “représenter”, et à faire de la musique qui sera écoutée par les gens de chez lui. Et au milieu des années 2000, l’humeur est au gangsta rap à la 50 Cent (puis dans un délire plus sudiste), avec pas mal de fausses copies françaises. Dans “Ghetto Youth”, Salif montre qu’il sait de quoi il parle, à qui il en parle : du rap de banlieue, pour les purs banlieusards. Avec un savant mélange de second degré, de références géniales, d’agressivité, de bêtise (un peu, mais pas tant que ça), et surtout, une manière incroyable d’illustrer son propos avec des images frappantes, sans même trop forcer sur la technique.

Des références pour les vrais

On ne va pas se mentir, plus qu’un classique, “Ghetto Youth” est un vrai hit des quartiers. Pourtant, l’effort technique sur ce morceau n’est pas incroyable en soi, Salif a lui-même fait beaucoup mieux. Le flow et les placements sont parfaits, mais ça ne fait pas halluciner, car Salif ne kicke pas ici, il raconte. Et il est là pour divertir, ce genre de morceau qui, quand tu écoutes certaines punchlines, te provoque forcément au moins un petit rire. Et ici, le but est à la fois de faire rire les “Ghetto Youth”, et de les rendre un peu fiers, même si leur situation est précaire.

On pourrait dire que Salif fait du fan service, mais est-ce une mauvaise chose, de faire un morceau fanbase, quand ta fanbase est justement composée des mecs dont tu parles dans ta chanson : les jeunes des quartiers. Salif débite des suites d’images et de moments frappants de a vie des banlieusards, simplement pour signifier à l’auditeur “ouais, je connais ça aussi, on est dans la même galère”. Avec l’évidente référence au légendaire jeu de foot PES : “J’suis zahef, ma bite fait le reste, J’me suis endormi devant le PES, toujours partant, pour un mano a mano, dans le jeu Adriano, il est Ghetto Youth”. Ceux qui ont grandi dans les années 90 savent que ça peut arriver facilement de s’endormir sur la console pendant une Ligue des Masters. Et qu’effectivement, Adriano pouvait marquer de n’importe où sur le terrain (seulement sur PES).

On passe ensuite à la deuxième salve de références spécialement destinées à nos lascars franco-français des années 2000 : “Un verre de Coca et j’me requinque, j’hésite entre les All Stars et les Requins”, les deux paires à la mode au moment où sort la chanson. Puis “Un p’tit jean Replay nique sa mère les pipelettes, j’fais c’qui me plaît, même à poil, moi j’suis ghetto youth” : Salif s’en branle d’avoir l’approbation des autres, il met des jeans chers et stylisés même si ça n’est pas “ghetto youth”, car il l’est jusqu’au bout des orteils. Une foule de références qui continue durant tout le morceau, ayant pour but de fédérer le public autour de son morceau, qui est un véritable banger de l’époque. Mais ça l’aide surtout à planter un décor, et à nous raconter une histoire.

Un fabuleux story-teller

Cette histoire, c’est la journée banale d’un jeune des quartiers pauvres, avec suffisamment d’incarnation et d’état d’esprit de la rue pour que ce soit crédible. Salif est réveillé par sa mère qui l’agresse, et c’est bien normal, il est “15h du mat”. Le rappeur a lui aussi goûté au cocktail spliff / PES la veille, ce qui fait qu’il se lèvera tard. Il esquive la douche et la salle de bain, trop pressé d’aller retrouver les potos en bas du bloc pour tirer sur un join, boire un petit café, et commencer la journée sur de bons rails. Le décor est planté fidèlement, le tout, en répétant seulement un gimmick qui s’adapte à toutes les situations : ce “ghetto youth” qui peut signifier “incroyable” pour Adriano, ou “tendu”, ou “à l’arrache” plus généralement.

On remarque là l’influence des rappeurs américains comme Black Rob, avec un gimmick qui revient sans cesse. Car Salif est évidemment un fin connaisseur du hip hop US. C’est d’ailleurs un peu la première fois qu’on voit débarquer des rappeurs à gimmicks en France, avec Salif et Sefyu (et quelques autres). Une recette hyper efficace pour un bon banger. Mais retournons à notre journée du scarla qui suit son cours : quelques références au deal de shit, toujours chez Salif, et surtout les fameux conseils de bonne conduite pour ghetto youth : surveille ta sœur car le ghetto est rempli de jeunes loups aux abois, pas de téléphone portable si tu trafiques. Et si ton pote ne répond pas, c’est qu’il est en prison. Alors prépare les mandats pour qu’il puise s’acheter deux trois choses en taule. Simple, efficace, et ça nous fait un rappel de la dure réalité de la rue : les peines de prisons sont soudaines et assez lourdes.

Puis c’est l’heure de partir en soirée, et de la plus belle référence du morceau, la plus exclusive, celle que seuls les vrais peuvent comprendre : “Ca parle de monter sur Paname à la ghetto youth, chercher la crêpe des banlieusards, la crêpe Nutella banane, celle des ghetto youth”. Ceux qui ont traîné aux alentours de Châtelet, et qui ont eu envie de mange run truc hyper consistant, bon, et pas trop cher (à la ghetto youth) ont tous opté pour un Nutella Banane. Un truc qui cale bien, en général. La soirée s’achève, c’est le moment de rentrer au quartier. Ils croisent une jolie fille sur les chemins, qui recale l’équipe de chacals, un grand classique du ghetto youth. Et évidemment, ça ne serait pas une vraie journée de ghetto youth sans quelques frictions avec la police et une petite garde à vue. Là encore, un classique, malheureusement…

On peut prendre ce morceau de plusieurs manières : un hymne à l’attitude scarla, qui redonne un peu de forces à tous ces bonhommes maltraités par les médais et la police, mais aussi un constat assez ironique et second degré du côté complètement bordélique et précaire de l’existence dans les quartiers. S’il y a une bonne dose de bêtise dans ce banger, c’est entièrement assumé, et ça ne l’empêche pas de faire des morceaux incroyablement conscients, tout en restant toujours aussi gangsta. On vous a mis quelques échantillons. En attendant, “Ghetto Youth” reste un hymne classique qui aura marqué sa génération, au point que Salif continue d’être cité comme une référence, même 8 ans après son dernier projet. Et c’est mérité.

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