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CenZa : « Pour moi, le calcul dans la musique, c’est la mort de l’art » [Interview]

CenZa interview

A l’occasion de la sortie du nouvel l’album de l’uZine, Jusqu’à la vie, HHC a rencontré l’une des figures de proue du groupe, CenZa, pour parler de son parcours, de sa discographie fournie et de sa vision du rap.

Le terme underground dans le rap français est souvent une expression fourre-tout. De nombreux noms s’incluent dedans sans que l’on puisse réellement déterminer ce qu’elles ont d’underground. Pourtant, il existe des groupes auquel le terme convient parfaitement. L’uZine fait parti de ceux-là.

Le groupe prend ses racines dans la banlieue est de Paris, à Montreuil. Composé des rappeurs, TonyToxik, CenZa, Tonio Le Vakeso, Souffrance et des DJ Soul Intellect et G High Djo, ils sont actifs depuis le milieu des années 2000. L’uZine défend un rap à l’esthétique boom-bap où le kickage est de rigueur.

Après leur dernier projet, La Goutte d’encre, sorti en 2017, le groupe a annoncé son retour en début d’année. Avec leur nouvel album Jusqu’à la vie, prévu pour le vendredi 10 avril, le groupe souhaite revendiquer sa radicalité et son indépendance. Des valeurs qu’ils cultivent jusqu’au bout des ongles.

A l’aube de la sortie, nous sommes partis à la rencontre de CenZa, l’une des têtes d’affiches du groupe. Le rappeur montreuillois dispose d’une discographie fournie entre l’esthétisme nineties du rap new-yorkais et d’un album 100% west coast. Discussion.

HHC : Salut CenZa, tu fais parti du groupe l’uZine, actif depuis les années 2000. Tu as commencé le rap avec eux ?

CenZa : « On a tous commencé ensemble. TonyToxik, Souffrance, les membres du groupe, ce sont des potes du quartier avant tout. On a traîné ensemble avant de rapper. Vakeso vient de Romainville, on l’a connu plus tard, il a rejoint le groupe lorsqu’on avait déjà notre studio. Mais sinon on vient tous du même quartier, même d’autres mecs qui faisaient partie du groupe et qui ne sont plus actifs maintenant

Ce qui frappe dans votre groupe, c’est son nom, l’uZine. Pourquoi avoir choisi ce nom et d’où ça vient ?

Le nom est apparu dès le début lorsqu’on s’est rassemblé entre 2004 et 2006. Il faut savoir que Tony avait son groupe Cortège, Souffrance était de son côté, moi aussi. Comme on se croisait à Montreuil, dans des événements rap, des concerts, on a décidé de se rassembler. Tony, c’est le noyau dur, il a ramené les premières personnes en studio. Lors d’un des premiers freestyles qu’on a enregistré, Souffrance a lâché le nom. On lui a demandé « mais c’est quoi l’uZine », il nous a expliqué ce délire d’être en collectif, qu’il avait déjà en tête.

L’un de nos moments importants, c’est en 2006, lorsque Diaks et Mechi Mela du groupe 93 Lyrics ont mis en place un atelier d’écriture. On se retrouvait souvent là-bas pour répéter, squatter les studios. Vu que nous étions toujours ensemble, on a décidé de partir autour du nom l’uZine en tant que groupe.

Est-ce que derrière ce nom l’uZine, il a l’idée de représenter la classe ouvrière?

Forcément, avec ce nom, ça veut tout dire. On vient tous de la classe ouvrière. Il y a le fait de venir de Montreuil, qui est une ville très ouvrière, avec des usines, des ateliers… Ça vient aussi de là clairement.

Vous parlez même de « rap à la chaîne ». Ça veut dire quoi ?

CenZa : Le rap à la chaîne ça pourrait vouloir dire « bosser rapidement », mais nous le voyons pas comme ça. On est des hyperactifs, surtout dans la création musicale.

Déjà, cette expression, c’était pour correspondre au délire de l’uZine. Quand on a commencé, on était tous les jours dans notre petit studio à Romainville, celui que j’ai détruit dans le clip de « L’inconnu ». On enchaînait les titres, on a invité plein de monde, ça correspondait bien à notre délire. J’arrivais à 18 h et je repartais à 6 h, les autres partaient au travail, on était vraiment à fond dedans. Au moment de la confection de notre premier projet, on a toujours mis la qualité avant tout, même si on enchaînait les titres.

Le délire « à la chaîne » vient de notre premier projet. On avait tellement de titres, on ne savait pas quoi enlever donc on a sorti un double-album qui porte le nom A La Chaîne [paru en 2014].

Est-ce que vous avez repris cette même méthode de travail pour votre nouvel album, Jusqu’à la vie ?

En fait, cette méthode, on l’avait un peu mis de côté pendant un certain temps, car chacun était concentré sur autres choses. Après l’uZine ça s’arrête jamais, car dès qu’un membre sort un projet, c’est l’uZine qui fait un projet.

Après le double-album A La Chaine, personnellement, ça me faisait chier d’enchaîner sur la même chose. J’avais besoin de sortir mes projets solo rapidement, car j’avais pas mal en stock. Il fallait que je me concentre sur moi, pour revenir avec l’uZine avec du frais. Et je pense que c’était le cas de tout le monde.

Du coup, est-ce que tu bosses pareil en solo qu’en groupe ?

Non, c’est deux manières différentes. Après quoi qu’il arrive, c’est l’uZine, tout le monde a son avis. Moi, je travaille avec d’autres beatmakers, je peux faire d’autres choses, qui peuvent moins plaire aux autres.

Quand je suis en solo, je suis plus libre. Quand tu es en groupe, tu as forcément plus de contraintes, si un son ne plaît pas, on ne prend pas. Après, c’est important pour chacun de s’épanouir en solo, de trouver son style. Quand on revient ensemble ça ramène de la fraîcheur. Même si on garde l’ambiance à l’ancienne, dark.

Justement sur ce son à l’ancienne, boombap qui vous identifie, comment vous en êtes venus à vous rassembler sur ce type de rap ?

CenZa : C’est ce qui nous a bercé. On a tous plus ou moins 30 piges, on a été éduqué à ce son. Après, moi, j’ai toujours été un « nazi » dans la musique. J’étais toujours à la recherche des choses moins connues, des pépites. Tout ce qui marchait, j’écoutais plus (rire). J’aime beaucoup le côté underground et je pense que c’est ce que j’ai voulu retranscrire quand j’ai commencé à rapper.

Quand j’ai rencontré Tony, on a commencé à faire des prods ensemble, j’avais déjà le délire à l’ancienne. J’avais cette idée d’avoir ce grain dégueulasse, car au début, on n’avait pas forcément accès à la MPC, aux machines. J’avais déjà cette idée de vouloir faire du son avec la couleur du rap des années 90 que j’aime.

Avant la rencontre avec TonyToxik, tu produisais déjà du son ?

Ouais, j’ai commencé très jeune, à faire de la musique avec les ordinateurs et les logiciels. Dès qu’on m’a montré comment faire avec un ordi, je me suis mis à mort dessus, avec Windows 95 (rire). En plus, j’avais un voisin qui était DJ, il me faisait écouter des vinyles, il me montrait comment utiliser les platines, les scratchs tout ça. J’ai aussi exploré toutes les branches du hip-hop, j’ai breaké très jeune, fait un peu de graff.

Qu’est-ce que tu aimes dans ce son boom-bap ?

J’aime cette chaleur, ce côté dégueulasse, un peu crado, même dans les visuels, ça m’a fait toujours fait kiffer. Donc aujourd’hui, j’essaye de le retranscrire au max dans ma musique. Après, je suis ouvert, je peux même rapper sur de la trap. Ce qui est bien aujourd’hui dans le rap, c’est que chacun fait ce qu’il aime.

L’uZine reste très attaché à ce délire. C’est sur une instru bien dégueulasse, boom-bap qu’on continue à se faire plaisir. Le fait de venir prouver ce que tu vaux avec ta technique, tes punchlines comme dans un combat de boxe, c’est notre kiffe.

Ta musique a un côté très « funeste » notamment à travers ton vocabulaire Ça te vient d’où ce côté sombre ?

Déjà, depuis que je suis tout jeune, j’habite en face du cimetière. Je vois la mort tous les jours. Comme je dis dans « Ça se discute » : « J’sais qu’la vie est courte, parce que j’vois l’cimetière par la fenêtre ». Après, j’ai toujours aimé la musique sombre, mélancolique, c’est ce qui me fait plus frisonner.

Pour revenir sur ta carrière, dans ton premier album, Ça vient des bas-fond, le morceau « J’compte pas percer » est une bonne carte de présentation. Est-ce que le fait de le revendiquer, c’est une posture ou juste un regard lucide sur ton rap ?

CenZa : Ouais c’est vraiment une posture. Quand je dis « J’compte pas percer », ça veut dire que je veux réussir par moi-même. J’aimerais que le monde entier écoute ma musique, si je prends le mic, c’est que j’ai quelque chose à prouver, comme disaient les grands de chez moi. Je pense que chaque humain a besoin de montrer quelque chose, de faire avancer le monde à son échelle.

Après, il faut que la musique prime avant tout. Très jeune, j’ai capté que les artistes que j’aimais bien, dès qu’ils évoluaient et gagnaient de l’argent, j’appréciais de moins en moins leurs albums. Le côté commercial me dérangeait. Je ne vois pas pourquoi les mecs se mettent à faire des albums de merde pour vendre plus, j’ai jamais compris ce concept. Pour moi, le calcul dans la musique, c’est la mort de l’art.

C’est pour cela que je tiens cette position. A la base, le rap, je le fais par passion. Quand j’étais jeune, je rappais pour moi et pour faire plaisir aux mecs de mon quartier. J’en avais rien à foutre du reste. Même si c’est mon métier maintenant, je fais ma musique d’abord pour moi et si ça plaît, tant mieux, je pourrais la vendre. Je suis mon premier consommateur, je crée ma came et après je la vends (rire).

C’est cette absence de calcul et cette volonté de faire ce que tu aimes qui t’as amené à faire l’album Tout Droit sorti de Montreuil ?

Clairement. C’est un truc que je voulais faire depuis longtemps, les gens qui me connaissent savent que j’aime le son west coast. Très jeune, j’étais déjà porté sur ce rap. Au quartier, on me trouvait des noms de chicanos, car j’étais tout le temps en Dickies, lunette de soleil, cheveux rasés.

Pour l’album, j’aurais pu faire juste deux-trois sons juste avec cette sonorité, mais j’ai voulu pousser le délire à fond. Sur Tout Droit sorti de Montreuil, il y a des maquettes qui datent de 2007 et que je n’avais pas osé sortir. Puis j’ai fait la rencontre de BeubTwo, on a bossé ensemble sur cet album, il a ramené la talkbox, c’était le feu mec. C’était le chaînon manquant pour faire cet album.

Comment ton public a accueilli l’album ?

J’ai eu de bons retours des gens qui me suivent depuis longtemps. Après les personnes qui m’ont découvert via mes deux premiers albums très boom-bap, ils ont moins accroché. L’album a moins bien marché que mes deux précédents, mais je m’y attendais clairement.

Par contre, j’ai touché d’autres personnes qui ne me connaissaient pas et m’ont découvert avec ce son west coast. Au final, j’ai trouvé mon compte. Puis comme mes premiers albums sont très mélancoliques, on m’a souvent reproché ça et on me disait : « c’est quand que tu fais des sons joyeux ? ». Du coup, voilà, j’ai fait tout un album pour kiffer l’été, faire des barbecues.

Une chose très intéressante sur cet album, ce sont les changements de flows. Comment tu as fait pour travailler ton flow et arriver avec un résultat plus groovy, presque raggamufin ?

CenZa : Oh c’est naturel. Comme je rappe depuis très jeune sur des instru west coast, je n’ai pas eu à me prendre la tête, je fais ce que j’aime. Déjà sur certains sons de mes précédents albums, tu pouvais entendre ce flow. Une fois que tu maîtrises ça, tu peux t’amuser sur tout et n’importe quoi.

Je pense qu’un bon MC, il doit être capable de s’adapter à n’importe quel style. J’ai essayé d’écrire des textes en mode ragga, en anglais aussi, je les garde de côté, au cas où, c’est pas une barrière, on s’amuse. J’ai même un son reggaeton même si ça reste reggaeton « l’uZine » (rires).

Dans cet album, les thèmes sont plus hédonistes, tu parles de ton mode de vie : « Ma gueule », « Banlieue Est » par exemple

Ouais, c’est vrai, je pense que c’est mon album le plus varié et le plus complet. J’ai abordé pleins de sujets, il y a des sons sombres, d’autres plus joyeux, j’ai même fait un son de lover avec « Elle », dédié à ma ville.

Tu parles justement du morceau « Elle », sur cet album, tu parles davantage de ta ville, Montreuil. Comment se fait-il que ça ressort plus sur cet disque ?

Le fait de représenter notre ville, on l’a toujours fait. Mais comme je suis en solo, j’ai plus de trucs à raconter, je parle de Montreuil de manière plus personnelle. Après, j’ai fait exprès de faire ça sur ce projet, car dans la musique de Los Angeles, les mecs, ils passent leur temps à représenter leur ville. Je voulais la jouer comme eux. Par exemple, le morceau « Montreuil City G’z » c’est l’un des premiers que j’ai fait pour l’album. Le titre de mon album, c’est la traduction française de Straight Outta Compton, je voulais retranscrire ce qu’on vivait à notre échelle, à Montreuil.

Est-ce que la scène G-funk à la française, Aelpéacha notamment, t’a influencé pour faire cet album ?

Ça m’a pas trop influencé, car j’ai découvert très tard. Comme je te disais, j’étais déjà branché sur ce son très jeune et j’essayais de la faire à ma façon. La scène G-funk à la française, c’est quand même un petit réseau, qu’il faut connaître.

On parlait de Montreuil, la ville a une place distincte dans le rap français. Quel rapport, l’uZine, vous avez, avec les autres rappeurs de ta ville ?

Quand on a commencé dans les années 2000, chaque quartier avait son groupe et on écoutait tous la musique de notre ville. C’était solidaire dans le sens où les gens se retrouvaient sur les mêmes tapes. Il y avait un engouement avec notre style de rap particulier. Puis, tant que tu ne t’étais pas montrer dans des open-mics, au Café la Pêche [salle de concert mythique de Montreuil], tu n’étais pas reconnu comme un rappeur. Maintenant, c’est différent, chacun rap dans son coin.

Dans une ancienne interview de l’Uzine, vous compariez Montreuil au Brooklyn des années 90. Ce n’est plus le cas ?

On côtoie toujours quelques mecs comme Swift Guad, Prince Waly, Big Buddha Chez, mais c’est parce qu’on les connaît depuis longtemps. Les petits qui font leurs choses dans leur coin, on ne les connaît pas. Après, cette évolution correspond à la gentrification de la ville, il y a des bobos, de nouveaux magasins. Ça devient bio, Montreuil (rires).

Cette identité de rappeur de terrain, c’est quelque chose d’assumé ?

On a fait nos armes sur le terrain, la scène c’est notre domaine de prédilection. Que tu rappes dans un hall, dans la rue ou sur scène devant les mecs du quartier, il faut savoir s’imposer. Maintenant, je vois des mecs rapper sur scène avec leur téléphone. Si un mec à l’époque, avait essayé de rapper avec son texte, il n’aurait pas pu sortir sa feuille. Il se serait pris une godasse dans la tête (rires).

Tu parlais de la scène et du Café La Pêche, comment ça se passait ?

Lors des concerts, les rappeurs passaient souvent en dernier. Avant, il y avait tous les styles musicaux, le mec qui fait du jazz, l’autre qui joue de la guitare, c’était une ambiance spéciale. Parfois, tes potes attendaient deux heures juste pour voir les mecs du quartier rapper. Tu avais intérêt à assurer.

Est-ce que la scène est toujours importante pour vous ?

Toujours. On s’entraîne comme des boxeurs pour arriver sur scène comme une machine de guerre. On a été éduqué à la scène. C’est aussi sur ça qu’on se démarque. On apporte une nouvelle énergie sur scène. On veut que lorsqu’on nous voit en concert, les mecs se prennent une nouvelle tarte dans la gueule.

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