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Kemmler : « il n’y a pas mieux qu’une couleur pour décrire une humeur » [Interview]

Kemmler : Interview album gris

A l’occasion de la sortie de son nouvel album, Gris, nous avons rencontré le rappeur marseillais, Kemmler. Un projet qu’il qualifie « d’évolutif ».

Kemmler nous vient de Marseille, mais si ce n’est un léger accent et quelques expressions locales, rien n’indique, dans sa musique du moins, une quelconque appartenance culturelle à la cité phocéenne. Loin des vibes dansantes et légères de ses homologues de Massilia, il a choisi de développer un univers musical qui lui est propre.

Signé chez Def Jam depuis décembre 2019, cet artiste au cœur d’or a effectivement fait le choix d’une écriture sensible, émotionnelle et personnelle. Dans l’interprétation aussi, son flow oscille entre rap et chanson française, tandis que ses prods se composent majoritairement de sonorités acoustiques et d’instruments live.

Mais l’élément principal de la discographie de Kemmler, c’est son lien étroit avec les couleurs. Après un premier album à succès baptisé Rose, il revient dans un tout autre mood, bien plus ténébreux. Son nouvel album s’appelle Gris et en dit long sur son état d’esprit du moment.

En sortie de confinement, nous l’avons rencontré. L’occasion de revenir ensemble sur la conception de ce projet dit « évolutif », son ascension dans le rap, ses liens forts avec son public, et surtout, ses nombreux questionnements existentiels.

Salut Kemmler. Ton nouveau projet de sept titres n’est pas un EP, mais un album « évolutif ». Qu’entends-tu par là ?

Oui. Par album évolutif, je veux dire qu’il sortira en plusieurs parties. En gros, il y aura des titres qui vont se rajouter, mais ça sera évolutif aussi au niveau de la cover, du titre, du nombre de titres etc… Les sept morceaux de Gris sont les sept premiers de l’album, mais il y en aura d’autres. Tout est déjà enregistré. On a voulu sortir un format un peu plus original, qui permettrait aux gens d’apprécier le projet sur la durée. D’ailleurs, c’est le confinement qui nous a donné cette idée-là.

Ton album précédent Rose se terminait sur une note positive. Sur ce projet, tu apprenais enfin à assumer et exprimer tes sentiments. Dans celui-ci, Gris, on a l’impression que tu retombes dans un certain spleen. C’est le confinement qui t’a mis dans ce mood ?

Le confinement a peut-être légèrement appuyé le mood, mais pas tant que ça. J’ai pensé cet album bien avant le confinement et il se place dans la continuité de ma vie. Depuis Rose, ma vie a changé et j’ai vécu des trucs hyper différents, autant dans la musique que dans la vie de tous les jours. Forcément du coup, il y a de nouveaux sentiments qui se créent, de nouvelles questions qui se posent, et c’est devenu très difficile pour moi de gérer ses nouvelles émotions.

Malgré tout, sur certains sujets, tu t’ouvres davantage.

Oui, c’est vrai que je suis beaucoup moins pudiques sur certaines choses. Notamment avec le morceau que j’ai écrit pour ma mère. C’était très compliqué pour moi de le faire avant, mais aujourd’hui, je me suis senti prêt.

Ta discographie semble se dessiner autour d’une palette de couleurs. C’est quelque chose que tu comptes creuser ?

Je te laisse le plaisir de le découvrir avec l’évolution des titres à venir… Après, je l’ai toujours dit : je crois qu’il n’y a pas mieux qu’une couleur pour déterminer une humeur. C’est un mot, c’est bref, c’est simple, ça parle à tout le monde et je trouve ça cool.

Sur Gris, il y a beaucoup d’amertume. Tu exprimes notamment qu’après ton premier album, tu t’es pris le revers de la notoriété. Le succès grandissant est difficile à vivre pour toi ?

Oui. C’est un peu ce sentiment. Comme quand tu as toujours voulu un truc depuis longtemps, mais qu’une fois que tu l’as, ce n’est pas ce à quoi tu t’attendais. A ce moment-là, tu te ronges et tu te demandes « est-ce que c’est vraiment ça que je voulais et est-ce que l’idée que je m’en faisais correspond à la réalité ? Aujourd’hui je suis très reconnaissant de vivre de ce que j’aime, mais il n’y a pas que des avantages.

Après me concernant, je pense être dans la meilleure période. Dans le sens où je ne suis pas encore connu et que je peux encore avoir une vie « normale ». Il arrive qu’on me reconnaisse, mais je peux encore sortir tranquillement. Après, il y a pas mal de choses qui changent. Je suis très souvent en voyage, je vois beaucoup moins ma famille et mes amis. Quand mes potes racontent des anecdotes, je me dis « putain j’étais pas là ». C’est de plus en plus chiant et difficile à accepter.

Aussi savoir que beaucoup de gens comptent sur toi, c’est une grosse pression. Il y a aussi la pression de rendre fier ma famille, mon équipe et mes proches. Eux aussi ont besoin de me voir réussir. Ce sont des sacrifices et ça fait que je me remets beaucoup en question. C’est toutes ces questions et ses sentiments qui me tiraillent et que je pose sur l’album.

Ton premier album est sorti il y a deux ans. Après quoi, tu as commencé à monter dans les playlists, dans les charts, tu as signé chez Def Jam et le public t’a plébiscité. Même si tu rappes depuis longtemps, c’est vrai que tout est allé très vite pour toi.

C’est fou oui. Je me rends compte de la chance que j’ai d’avoir des gens qui m’écoutent. C’est con, mais c’est pas donné à tout le monde d’avoir des retours sur ses titres. Dans n’importe quel métier, c’est encourageant de savoir que ton travail plaît. Je te dis n’importe quoi : si j’étais boulanger, j’aimerais que les gens viennent et soient contents de manger mon pain. Dans la musique, c’est pareil.

Après d’un autre côté, j’ai tellement la tête dans le travail… Je suis quelqu’un d’hyper passionné, je taffe énormément et je ne me rends pas forcément compte de l’engouement autour de moi. Quand des potes me disent « Ah j’étais à une soirée les gens m’ont parlé de toi », je ne réalise pas. Je travaille tellement que parfois, je suis loin de tout ça. Après, je suis heureux de voir que c’est grandissant et je tâcherai de continuer à viser toujours plus haut.

Ton rap est très émotionnel, très personnel, car tu te mets à nu dans tes morceaux. Le fait de toucher un public de plus en plus large a-t-elle rendu la démarche plus difficile pour toi ?

C’est clairement ce qui a été le plus dur à faire pour moi et ça a été le premier travail de mon manager. Il m’a poussé à me livrer plus, même si ce n’est pas quelque chose de facile. C’est dur parce que j’ai toujours voulu mettre des barrières entre ma famille, mes proches et mon travail, mais je me rends compte qu’au final j’ai besoin de parler. C’est un peu cliché, mais la musique, c’est une thérapie pour moi.

Aujourd’hui, je pense que j’ai cassé les plus grosses barrières sur cet album. Je parle de ma mère et de ma vie ouvertement alors que dans Rose, je n’en étais pas capable. Je veux que chacun de mes albums soit un marqueur dans le temps de ma vie et de ma carrière.

Dans « Dis-moi Tout », tu parles effectivement à ta mère à cœur ouvert Quel a été le déclic qui t’as permis de franchir ce cap difficile ?

C’était très compliqué, je suis passé par pas mal d’étape pour créer ce morceau. L’écrire c’était hyper difficile, car on est seul et il faut faire un gros tri dans sa tête pour faire sauter ces barrières. C’est un morceau assez intime et ne serait-ce que de l’enregistrer devant mon équipe, ça m’a coûté émotionnellement. Je l’ai fait sur la scène de l’Olympia aussi, c’était très fort. Le dévoiler dans l’album, c’est le moment de vérité.

Mais ce que j’appréhende le plus avec ce morceau, c’est de le faire écouter à ma mère. Elle ne l’a pas encore écoute. Elle le découvrira en même temps que tout le monde. Ça sera l’étape la plus difficile et ça me met un peu la pression. Je sais que ça la touchera, car je lui dis des choses que je n’ai jamais su lui exprimer réellement.

Sur ton album, on retrouve qu’un seul featuring, avec LEJ, sur le morceau « Confinez-moi avec elle ». Comment s’est faite la connexion ?

Oui, Elisa pose sa voix sur le morceau. C’est quelque chose qui s’est fait très naturellement car les LEJ sont vraiment devenues des amies après avoir passé trois semaines en résidence ensemble à Marrakech. En faisant le morceau, j’ai de suite imaginé sa voix dessus. Je l’ai appelé et elle a accepté de suite. On va d’ailleurs continuer de travailler ensemble vu que je serai aussi sur leur prochain album qui sortira le 29 juin, sur le titre  » La vie n’est qu’un JE « 

J’ai écrit une grande partie de leur album et une vraie alchimie a eu lieu entre nous. Pour l’anecdote d’ailleurs, c’était pas gagné. La rencontre au départ s’est ultra-mal passée. Arrivé au Maroc, on ne se connaissait pas encore. On a proposé un truc pour leur album et c’était une catastrophe. On ne s’est pas du tout entendu sur les idées et elles se disaient que je n’arriverai jamais à écrire pour elle. Juste après, on a fait une deuxième proposition et ça a matché. Un truc s’est créé.

Quand on est partis, elles ne voulaient plus qu’on parte, on s’est retrouvé après, on s’est rappelé et elles sont venues finir l’album dans le sud. Aujourd’hui on parle quasi tout le temps.

Dans l’optique de nouvelles collaborations, il y en a justement avec qui le feeling humain est passé et avec qui tu aimerais travailler ?

Oui, on l’a déjà évoqué avec quelques artistes, mais ça n’a pas encore pu se faire au niveau de nos plannings. Il y a Lord Ezperenza avec qui je m’entends bien, Brav, Haristone aussi… C’est des gars avec qui j’ai de bonnes relations et avec lesquelles on apprécie mutuellement notre travail. Personnellement, je n’ai aucun problème à aller voir un artiste et lui exprimer mon estime. Je n’ai pas d’ego mal placé. Quand j’aime quelque chose, je le dis.

Encore une preuve que tout est allé très vite, tu as fait l’Olympia en première partie de Youssoupha…

C’était dingue. Youss fait partie de ces artistes qui m’ont inspiré dans ma carrière et dans ma vie. Avec lui, c’est un peu pareil que pour les LEJ, on est très pote et on se parle assez souvent. Au-delà du kiffe musical, le contact humain est primordial pour moi dans la musique. C’est pour ça que je fais peu de featuring. Quand Youss m’a proposé de faire l’Olympia avec lui, c’est comme si j’étais en CFA et que je jouais la finale de la Ligue des Champions directe.

Tu es très actif sur les réseaux et tu es très proche de ta communauté. Au-delà de ça, c’est un sujet que tu évoques beaucoup dans tes sons. Quel rapport entretiens-tu avec tout ça ?

Les réseaux sont très importants pour moi au niveau relationnel. Ils font partie de ma vie aujourd’hui. De ma vie, mais aussi de mon travail. Au final, ma musique, mon travail et ma vie sont trois choses qui sont hyper liées entre elles. Les réseaux aujourd’hui, c’est le lien qu’on peut avoir avec ceux qui nous suivent. C’est le moyen de savoir facilement comment ton travail est perçu.

Quand je poste des extraits de morceaux par exemple, ça me permet de jauger si les gens aiment ou non ce que je propose. Surtout que ma communauté est hyper franche avec moi. Personnellement, mes abonnés je les vois plus comme des potes que des fans. On est pote, on se fait des vannes, c’est cool. Quand je fais des lives sur Insta, c’est vrai, c’est comme si j’invitais des potes à la maison.

Après écoute de l’album, je me pose une question : es-tu heureux ?

Mec, je crois que je me pose cette question continuellement, en même temps que je me demande si je suis, ou non, une bonne personne. C’est fou, mais c’est vraiment des questions que je me pose H24. Ça me hante. Professionnellement je suis heureux, mais dans ma vie, je ne sais pas si je le suis. Je suis toujours tiraillé entre une dualité positive / négative. Je suis un paradoxe rempli de contradictions à moi tout seul. Peut-être que pour le troisième album j’aurais la réponse, mais aujourd’hui, je ne l’ai pas encore.

Ton écriture, ta personnalité, la douceur de ton flow et de ta voix, ainsi que les instruments acoustiques que tu utilises dans tes instrus rendent ta musique propice aux émotions. Malgré tout, dans « Différent », tu reviens au rap plus technique. Tu avais ce besoin de renouer avec les influences de tes débuts ?

C’est ça. Dans ce morceau, je dis : « c’est comme revoir son premier amour ». J’ai commencé par le rap, le rap purement technique sans thème réel donc oui ça fait partie de moi. En grandissant, tu te rends compte de pleins de trucs et tu t’aperçois quand tu y reviens, que c’est toujours un plaisir énorme de rapper fort.

J’aime le rap, j’aime la chanson française, j’aime l’electro. J’ai essayé de mélanger les influences pour proposer un album éclectique dans lequel chacun trouvera son compte. Forcément donc, c’était important que cette facette de moi soit présente. Un rap plus brut, où ça kicke et ça punch.

Malheureusement, tu ne pourras pas défendre Gris en live tout de suite. Cela dit, j’imagine que des choses sont prévues pour après la sortie ?

Oui, jusqu’alors on a sorti trois clips, « Confinez-moi avec elle », « Différent » et « Ça me gène ». Le jour de la sortie de l’album, on diffusera le clip de « Mon Bébé ». Après la sortie, on balancera régulièrement des capsules vidéos sur les réseaux. Des visuels uniques pour chaque morceau de l’album en attendant les prochains titres. Ça sera la surprise, mais j’apparaîtrais à l’image et le concept sera assez marrant. On fera aussi des lyrics vidéo comme on a pu le faire pour les morceaux de Rose.

Et la suite de l’album, c’est pour quand ?

Dans six à huit semaines si tout va bien. Cet album n’a pas fini d’évoluer. Il évoluera en même temps que moi.

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